Cultures Nouvelles

Il Était une Fois…

 

C’était un fier pays foisonnant de verdure que le vent caressait délicieusement.

Efflorescence heureuse et plages paresseuses où l’océan dormait parfois quelques instants.

Un jour il arriva on ne sait trop comment ou peut-être une nuit, et subrepticement, voici qu’il était là où tous pouvaient le voir, alors ils accoururent, il était une fois…

Il leur dit

– Prenez-moi comme votre dieu. Prosternez-vous et je vous accorderai tout ce que vous désirerez.

– Mais nous avons déjà tout ce que nous pourrions désirer, nous n’avons pas besoin de toi.

Il se mit à rire grassement

– Pauvres fous ! Pauvres fous ! Si vous saviez !

D’un geste ample de la main il étendit sur eux son pouvoir dans une soudaineté saisissante. Ils se mirent à l’aimer. Hommes ou femmes, jeunes ou vieux, tous l’aimaient brusquement comme s’ils l’eurent aimé toute leur vie, plus rien ne comptait que ce nouveau dieu.

– Allez ! commanda-t-il, allez, vous m’appartenez désormais, ne l’oubliez jamais !

 

C’était un fier pays strié de craquelures que le temps fracturait inexorablement.

Effervescences pieuses et déviances jouisseuses où les égos enflaient imperceptiblement.

Ni frères pour leurs frères, ni pères ni amis, ni rien qui éloignât de l’attention du dieu.

Ni mère tourmentée ni vieillard délaissé, rien ne sut se heurter à l’empire insidieux.

On les vit se méfier des uns ou bien des autres, on les vit se ranger en Giton, en Phédon.

Qui étaient les maudits, qui étaient les apôtres et qui offrait au dieu le plus grand abandon.

Celui-là sans scrupules, celui-là sans honneur, en ceux qu’il manipule il brise la candeur,

Et les voici parés de trompeuse noblesse.

Alléchant les flatteurs aux pompeuses bassesses.

Du nectar à l’envi bénit les préférés.

Comme grouille une ruche la cour est affairée,

Chacun porte sa cruche à l’eau du divin fiel.

Dans la cacophonie des exclus mutinés le dieu considérait son pouvoir démentiel.

Et dans ce fier pays où poussaient les clôtures, les murs et les serrures protégeaient la noirceur des esprits habités d’un dieu triomphateur.

Il leur dit

– Vous me servez magnifiquement. Demeurez dans l’espérance et je récompenserai les plus fidèles d’entre vous. Priez-moi le matin, priez-moi le midi, du crépuscule à l’aube pensez à mes bienfaits. Ayez à chaque instant mon nom au bout des lèvres, je me nomme “Argent” ne l’oubliez jamais…

C’était un fier pays croulant sous des ordures que le vent oubliait continuellement.

Déliquescence hideuse au son de mitrailleuses qui couchaient les mortels pour d’infinis instants.

Un jour il arriva on ne sait trop comment ou peut-être une nuit, et subrepticement, voici qu’il était là où tous pouvaient le voir, alors ils accoururent, il était une fois…

Il leur dit

– Parmi vous j’ai envoyé mon fils, Argent, à présent je serai votre vrai dieu, mon nom est “Haine”. Prosternez-vous et recevez mes bienfaits…

C’était un fier pays rongé par un cyanure, mais nul ne s’en souvient, il s’est mêlé aux vents

Et de ses meurtrissures est né un océan qui balaya des mondes, il était une fois…

 

Une Afrique en Friche

Plurielle, diverse, secrète, ondoyante et fugace, telle est l’Afrique depuis toujours. Depuis toujours terre de tant de naissances et renaissances, tombeau de tant de mémoires, depuis toujours terre insondable où commençant et finissant dans des rires, de puissants rituels ont piégé le temps dans leurs mystérieuses et ancestrales liturgies. Terre trompeuse où pourrait errer sans issue et sans fin quiconque n’a pas appris à l’aimer. Quiconque, c’est aussi de trop nombreux meneurs en Afrique. Incertains dirigeants d’un autre âge, d’un âge certain trop souvent, flanqués de cliques dépareillées et réunies par la voracité sans faim. Femmes, amantes, passantes, gigolos, cousins, amis de l’oncle des fils, les mains baladeuses dans les dessous et les sous-sols se parant de minerais, s’agrippant aux lingots d’or, ne sachant plus quel subterfuge inventer afin que le tout trouve refuge, par-delà les mers dans des coffres lointains… Ils bâtissent là-bas, autour de leurs coffres gavés, sur-volant leurs peuples éreintés qui s’agrippent aux bouées quand elles leur sont lancées, ou qui coulent en silence, dans le silence froid des mers. Là commence dans des cris et s’achève en silence, hors du temps, la liturgie moderne toujours recommencée.

Émergence, croissance, mots d’ailleurs, mots fracassés sans cesse les uns sur les autres dans les vents tumultueux de discordes artificielles. Émerger en cinq ans, croître à deux chiffres, qu’importe le jargon, pourvu qu’on ait l’ivresse des sommes qui vont s’abattre, un jour en une pluie de milliards qui lavera tout, guérira tout, germera tout. L’ivresse des verbes illusoires, importés et apposés sur les anciennes misères, comme autant de poncifs miraculeux.

Pourtant, un authentique verbe africain murmuré veut sourdre dans les consciences et dans les inconscients, tapis dans l’ombre des hégémonies claniques condamnées. Si un seul verbe germait ce serait celui-là. Bientôt peut-être, il courra sur les lèvres comme un bruissement, un chuchotis au fil des sables et des forêts. Il embrasera tout, inéluctable comme l’harmattan quand il s’engouffre dans les poitrines. Bientôt il sera sur les lèvres, terrible et sismique lame de fond, puissante et nécessaire vague de défrichement. D’où qu’ils viennent filles et fils spirituels d’Afrique rassembleront dans un souffle commun leurs rêves épars qui jonchaient les moindres recoins du continent. De cette moisson naîtra l’Afrique de vie et de lumière. Celle que le monde attend peut-être encore, qui apprend à ne plus l’attendre.

Villages, hameaux, pâtures, gratte-ciels, modernité, ruralité, luxuriance ou désolation, quelque visage qu’elle offre, l’Afrique est une terre en friche où dans le règne ubique de vaines apparences et l’obsession malsaine des matières premières en réalité secondaires, la valeur humaine doit vaincre. Les valeurs oubliées mais profondément consubstantielles à l’âme africaine, la paix, le partage, l’amour, la fraternité, l’humour, même, l’accueil et l’ouverture…

Alors que les conflits et haines tribales ont corrompu et gangrené le cœur de l’Afrique, songeons à Jean Bodin que l’on trouvera parmi les inspirateurs de la bonne gouvernance il y a déjà plus de quatre siècles. Est-ce un hasard si c’est au lendemain des massacres de la Saint-Barthélemy qu’il écrivit : « Il n’est de richesse, ni de force, que d’hommes » ?

La restauration de l’humain, voici le combat. Il est pour tous et pour chacun. Son issue scellera le sort du continent, et dessinera toujours plus nettement les contours du pacte qui le lie à l’Histoire.

Irak: Reprise de Mossoul, quelles conséquences ?

Destruction dans Mossoul (Photo : Reuters)

Autrefois la légèreté aérienne d’un tissu de coton très recherché en Europe faisait l’objet d’un commerce fructueux avec l’Asie. On le nomma mousseline car Marco Polo affirma qu’il était confectionné à Mossoul. Mais c’est par la lourdeur des burqas, le souffle des bombes et la profondeur du chaos que l’on pense Mossul aujourd’hui. Fief et symbole de l’organisation terroriste État islamique depuis qu’en 2014 son chef Abu Bakr Al-Baghdadi lors de sa seule apparition publique à ce jour y proclama l’instauration du califat Mossoul a payé de façon insensée la présence de ces hommes qui l’ont défigurée pour longtemps. Tout ou presque est détruit. Le patrimoine ancestral anéanti. Des édifices chrétiens ou musulmans réduits en poussière, comme le monastère Saint-Élie datant du VIe siècle, les églises Notre Dame de l’Heure ou celle de la Vierge Marie, la célèbre mosquée An-Nuri du XIIe siècle avec son minaret qui penchait, et qui s’est couché pour s’évanouir dans un fracas, il y a quelques semaines à peine. Plus de 700 000 déplacés, une population martyrisée, les chrétiens persécutés, forcés dans le meilleur des cas à choisir entre la fuite, la conversion à l’Islam ou l’extorsion.

Neuf mois d’offensive

Lancée par le Premier ministre Irakien Haïder Al-Abadi le 17 Octobre 2016, l’opération de reconquête de Mossoul, 2e ville d’Irak, s’achève à présent au prix de nombreuses vies humaines. Les forces internationales coalisées ont assuré un soutien matériel et un appui aérien sans toutefois intervenir au sol. Ainsi l’État islamique perd, outre de nombreux combattants, son bastion, les rentes qu’il lui procurait, et ses illusions de matérialisation territoriale de sa dénomination. Il n’y aura pas d’État islamique au sens où l’entendait Daech. Le projet funeste de ces djihadistes ne peut semer que du sang et des ruines. Que faut-il craindre d’un Daech affaibli militairement mais pas encore détruit ?

Recentrage

Renforcé par cette “victoire” militaire, le pouvoir irakien, dominé par les chiites depuis la fin de Saddam Hussein, a libéré la ville à majorité sunnite de Mossoul. Il a bénéficié de l’aide de milices religieuses chiites parfois coupables d’exactions envers les populations locales dont les élites souhaiteraient obtenir une forme d’autonomie. Ces aspirations naissantes se heurteront à l’état alors que les Kurdes qui eux aussi ont appuyé la libération tenteront de contrôler Mossoul qui selon eux fait partie du Kurdistan Irakien. Les risques politiques sont bien réels et les divisions qui se creuseront pourraient consolider les mouvements extrémistes voire aboutir à la formation d’une nouvelle entité terroriste, tout comme l’État Islamique était né sur les braises d’Al-Qaeda.
Plus immédiatement on peut craindre que l’État islamique se recentre désormais sur sa fonction première, celle de mener à bien des actions terroristes globalisées et une stratégie de guerrilla en Irak et en Syrie. Il faut se souvenir qu’en Juillet 2016, au moment où l’État islamique tuait plus de 300 personnes à Bagdad, dans l’attentat le plus meurtrier de l’histoire de la capitale irakienne, il venait de perdre la ville de Fallouja.
Les revers militaires que subit Daech l’acculent et peuvent signifier une recrudescence des tentatives kamikazes, d’autant plus que les dernières actions terroristes en Europe ont mis en lumière des hommes isolés et déséquilibrés.

Publicités

Idil Biret, Pianiste

Nocturnes, études, polonaises, ballades, etc. Chopin s’est toujours évertué à débarrasser ces mots de leur sens traditionnel pour les recréer avec un génie total et une profondeur inouïe, nous faisant oublier ce qu’ils signifiaient avant lui, nous empêchant d’imaginer ce qu’ils pourraient être hors de son souffle. Qui se souvient des polonaises antérieures à Chopin ? Qui après lui a pu écrire un nocturne, une mazurka sans être habité par son souvenir ?

Ainsi, le scherzo était une pièce (de sonate) en forme de fantaisie légère et enjouée, jusqu’au tout début des années 1830. Et puis, Chopin jette dans l’univers cet éblouissant vertige qu’est le scherzo en si mineur op. 20. les deux accords initiaux, par leur hardiesse et leur tragique désinvolture annoncent déjà une nouvelle ère. Et puis la violence enfiévrée déferle, véhiculant une angoisse palpitante. Bientôt, la douceur est là, berceuse, en doux murmures…mais le déchirant tourbillon de traits fougueux resurgira, strident, flamboyant, transcendantal.

Tout cela, Idil Biret l’expose avec une grande clarté, et apporte un jet de lumière dans cette atmosphère divinement sombre. C’est pour mieux en dévoiler les noirs secrets. Elle prouve que tout n’a pas été dit sous les doigts des plus grands…

Idil Biret voit le jour en 1941 à Ankara dans une famille de musiciens. Enfant prodige, elle est envoyée dès l’âge de sept ans à Paris pour suivre les cours de la célèbre pédagogue Nadia Boulanger.

La voici en 1953, âgée d’à peine douze ans, donnant en concert aux côtés du grand Wilhelm Kempff le concerto pour deux pianos de Mozart. Depuis 1957 elle connaît une riche carrière internationale, jalonnée de récompenses de toutes sortes.

Mais l’essentiel est dans son jeu. Subtil, brillant, intelligent, sobre et juste. Il faut l’écouter absolument.

Le Stabat Mater d’Antonín Dvořák

m1000x1000.jpeg
Stabat Mater Op 58, d’Antonín Dvořák (1841-1904) Par l’orchestre de la Staatskapelle de Dresde (Giuseppe Sinopoli), Avec Mariana Zvetkova (s), Ruxandra Donose (ms), Johan Botha (t), Roberto Scandiuzzi (b)

Quand Dvořák décède le 1er mai 1904 quelques mois avant son soixante-troisième anniversaire, il nous laisse un trésor où se trouvent d’inestimables gemmes. De nombreuses pièces chorales et orchestrales, 16 quatuors à cordes, 9 symphonies, plusieurs opéra, un requiem, mais aussi un Stabat Mater, inspiré par Dieu lui même, ou par l’un de ses archanges qui aura donné à Dvořák de voir l’épouvantable scène de la crucifixion, où se tenait debout la mère en pleurs, près de la croix.

Stabat mater dolorosa, iuxta Cruxem lacrimosa, dum pendebat Filius… Le Stabat Mater op. 58 est une pièce inhabituelle qui a la réputation d’émouvoir les solistes qui l’interprètent, au point de les mener au bord des larmes. Alors quelle pierre jetée dans le cœur du compositeur, quelle agitation dans les tréfonds de son âme ont pu forcer ces notes à sourdre comme une fontaine miraculeuse ? Josefa est âgée de deux jours seulement lorsqu’elle disparaît en 1875. Ružena s’éteint à onze mois, en 1877, suivie la même année par son frère de trois ans et demi. C’étaient les enfants d’ Antonín Dvořák, et il n’en reste plus rien le 13 novembre 1877, le jour où le compositeur de trente six ans achève son Stabat Mater, il y a 140 ans aujourd’hui.

Le répertoire compte d’admirables Stabat Mater de tous styles, compositions vocales et orchestrales, ou de durées, d’après tout ou partie des strophes d’origine, en latin ou dans la langue du compositeur, notamment Pergolèse en 1736 (peut-être le plus fameux), Bach en 1748, Schubert en 1815 ou encore Verdi en 1898 (deuxième des « Quatre Pièces Sacrées ») et Penderecki en 1962. Bien sûr il ne faut pas oublier le magnifique Stabat Mater de Rossini dont les mélodies sont inoubliables (1832 pour la première version et 1841 pour la deuxième).

Le Stabat Mater de Dvořák est un œuvre d’une grande puissance dramatique qui dès les premières mesures, fascine par son atmosphère claire-obscure, par les longues phrases des violons et violoncelles qui semblent tracer un chemin vers l’infini et interroger un Dieu mystérieux. Les solistes apportent un témoignage vibrant de l’humanité tourmentée.

%d blogueurs aiment cette page :